« À quoi sert la police ? »

La police est l’institution qui incarne le plus directement l’autorité de l’État. Elle est aussi la seule à pouvoir exercer la force au nom de la collectivité. Mais dans une démocratie, cette force n’est jamais un simple instrument technique. Elle doit être légitime, proportionnée et maîtrisée, faute de quoi elle risque d’affaiblir ce qu’elle est précisément chargée de protéger : la confiance des citoyens dans l’État de droit. La question peut donc sembler simple, mais elle est en réalité fondamentale : À quoi sert la police ?

Cette réflexion n’est pas nouvelle.

Au cœur des événements de Mai 1968, le préfet de police de Paris, Maurice Grimaud, adresse une lettre à l’ensemble des policiers parisiens. Ce texte est devenu l’un des documents les plus marquants de l’histoire du maintien de l’ordre en France. Il rappelle que la force publique ne peut conserver sa légitimité que si elle demeure maîtrisée, proportionnée et exemplaire. Voici cette lettre dans son intégralité.

Cette lettre, écrite dans un moment de tension extrême, rappelle une évidence qui reste d’actualité : la force publique ne se mesure pas seulement à sa capacité d’intervention, mais aussi à sa maîtrise.

Comment concilier l’autorité de l’État et la protection des libertés publiques ?

La police occupe une place singulière dans l’État de droit. Elle incarne à la fois la force de l’État et la protection des citoyens. Trouver l’équilibre entre ces deux dimensions constitue l’un des défis permanents des démocraties.

En droit administratif français, cette exigence de maîtrise de la force publique s’inscrit dans une jurisprudence ancienne. Dès 1933, dans le célèbre arrêt Benjamin, le Conseil d’État a posé le principe selon lequel les autorités de police ne peuvent porter atteinte aux libertés publiques que si les mesures adoptées sont nécessaires, adaptées et proportionnées aux risques de trouble à l’ordre public.

Mais cette question ne concerne pas uniquement l’État. Elle se pose également à l’échelle locale. Les communes sont aujourd’hui de plus en plus sollicitées pour renforcer leurs polices municipales, participer à la sécurité publique ou financer de nouveaux dispositifs.

À l’approche des élections municipales, la sécurité publique s’affirme comme l’un des enjeux majeurs du débat local. Elle est désormais largement présente dans les échanges avec les électeurs et dans les programmes portés par les candidats.

Dans ce contexte, les polices municipales apparaissent de plus en plus comme un instrument privilégié de l’action communale en matière de sécurité. Les programmes électoraux évoquent régulièrement l’augmentation des effectifs, l’extension des missions confiées aux agents ou encore la question sensible de leur armement.

Cette évolution s’inscrit dans une tendance plus large de développement des polices municipales. Selon les données du ministère de l’Intérieur, les effectifs ont ainsi connu une progression significative au cours des dernières années (19 % entre 2020 et 2024). Elle s’accompagne d’une interrogation plus large sur la répartition des responsabilités en matière de sécurité publique. Si l’État demeure titulaire des compétences régaliennes en la matière, les collectivités territoriales sont de plus en plus sollicitées pour participer concrètement aux politiques de sécurité.

J’y revenais récemment dans un autre article 👉 Quand l’État renforce la police municipale… mais transfère les charges aux communes et l’autorité au parquet.

La sécurité publique locale ne repose toutefois pas uniquement sur ces services. Elle s’organise également à travers des instances de coordination associant les différents acteurs concernés.Le Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD) constitue ainsi le cadre de concertation entre les élus, les services de l’État, les forces de sécurité et l’autorité judiciaire (articles D132-7 et suivants du code de la sécurité intérieure).
Dans de nombreux territoires, cette coordination s’exerce désormais à l’échelle intercommunale à travers un Conseil intercommunal de sécurité et de prévention de la délinquance (CISPD), présidé par le président de l’établissement public de coopération intercommunale et réunissant notamment le préfet, le procureur de la République et les maires des communes membres (articles D132-11 et suivants du code de la sécurité intérieure).

Car au-delà des organisations administratives et des débats sur les compétences, une exigence demeure : la force publique ne peut conserver sa légitimité que si elle reste maîtrisée, proportionnée et responsable.

C’est peut-être là que l’expression « gardien de la paix » prend tout son sens : rappeler que la mission première de la police est d’assurer la préservation de l’ordre public, condition même de l’exercice des libertés.

📚 Pour aller plus loin

Politiques du désordre
La police des manifestations en France

de Fabien Jobard et Olivier Fillieule, Seuil, 2020

Une analyse détaillée de l’évolution du maintien de l’ordre en France et des transformations des doctrines policières face aux mobilisations collectives.