La police est l’institution qui incarne le plus directement l’autorité de l’État. Elle est aussi la seule à pouvoir exercer la force au nom de la collectivité. Mais dans une démocratie, cette force n’est jamais un simple instrument technique. Elle doit être légitime, proportionnée et maîtrisée, faute de quoi elle risque d’affaiblir ce qu’elle est précisément chargée de protéger : la confiance des citoyens dans l’État de droit. La question peut donc sembler simple, mais elle est en réalité fondamentale : À quoi sert la police ?
🎧 À quoi sert la police ?
Dans cet épisode de la série Les idées larges, Fabien JOBARD, politologue, directeur de recherches au CNRS, analyse l’évolution des doctrines policières et les tensions qui traversent aujourd’hui l’usage de la force publique.
Cette réflexion n’est pas nouvelle.
Au cœur des événements de Mai 1968, le préfet de police de Paris, Maurice Grimaud, adresse une lettre à l’ensemble des policiers parisiens. Ce texte est devenu l’un des documents les plus marquants de l’histoire du maintien de l’ordre en France. Il rappelle que la force publique ne peut conserver sa légitimité que si elle demeure maîtrisée, proportionnée et exemplaire. Voici cette lettre dans son intégralité.
Lettre de Maurice Grimaud aux policiers – 29 mai 1968
Je m'adresse aujourd'hui à toute la Maison : aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d'un sujet que nous n'avons pas le droit de passer sous silence : c'est celui des excès dans l'emploi de la force. Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous
gagnerons peut-être la bataille sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c'est notre réputation.
Je sais, pour en avoir parlé avec beaucoup d'entre vous, que, dans votre immense majorité, vous condamnez certaines méthodes. Je sais aussi, et vous le savez avec moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter. Bien entendu, il est déplorable que, trop souvent, la presse fasse le procès de la police en citant ces faits séparés de leur contexte et ne dise pas, dans le même temps, tout ce que la même police a subi d'outrages et de coups en gardant son calme et en faisant simplement son devoir. Je suis allé toutes les fois que je l'ai pu au chevet de nos blessés, et c'est en témoin que je pourrais dire la sauvagerie de certaines agressions qui vont du pavé lancé de plein fouet sur une troupe immobile, jusqu'au jet de produits chimiques destinés à aveugler ou à brûler gravement.
Tout cela est tristement vrai et chacun de nous en a eu connaissance.
C'est pour cela que je comprends que lorsque des hommes ainsi assaillis pendant de longs moments reçoivent l'ordre de dégager la rue, leur action soit souvent violente. Mais là où nous devons bien être tous d'accord, c'est que, passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu'il s'agit de repousser, les hommes d'ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise.
Frapper un manifestant tombé à terre, c'est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu'ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés. Je sais que ce que je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j'ai raison et qu'au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez.
Si je parle ainsi, c'est parce que je suis solidaire de vous. Je l'ai dit déjà et je le répèterai : tout ce que fait la police parisienne me concerne et je ne me séparerai pas d'elle dans les responsabilités. C'est pour cela qu'il faut que nous soyons également tous solidaires dans l'application des directives que je rappelle aujourd'hui et dont dépend, j'en suis convaincu, l'avenir de la préfecture de police.
Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu'une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n'a pas de limites. Dites-vous aussi que lorsque vous donnez la preuve de votre sang-froid et de votre courage, ceux qui sont en face de vous sont obligés de vous admirer même s'ils ne le disent pas.
Nous nous souviendrons, pour terminer, qu'être policier n'est pas un métier comme les autres ; quand on l'a choisi, on en a accepté les dures exigences mais aussi la grandeur. Je sais les épreuves que connaissent beaucoup d'entre vous. Je sais votre amertume devant les réflexions désobligeantes ou les brimades qui s'adressent à vous ou à votre famille, mais la seule façon de redresser cet état d'esprit déplorable d'une partie de la population, c'est de vous montrer constamment sous votre vrai visage et de faire une guerre impitoyable à tous ceux, heureusement très peu nombreux, qui par leurs actes inconsidérés accréditeraient précisément cette image déplaisante que l'on cherche à donner de nous.
Je vous redis toute ma confiance et toute mon admiration pour vous avoir vus à l'œuvre pendant vingt-cinq journées exceptionnelles, et je sais que les hommes de cœur que vous êtes me soutiendront totalement dans ce que j'entreprends et qui n'a d'autre but que de défendre la police dans son honneur et devant la nation.
Cette lettre, écrite dans un moment de tension extrême, rappelle une évidence qui reste d’actualité : la force publique ne se mesure pas seulement à sa capacité d’intervention, mais aussi à sa maîtrise.
Comment concilier l’autorité de l’État et la protection des libertés publiques ?
La police occupe une place singulière dans l’État de droit. Elle incarne à la fois la force de l’État et la protection des citoyens. Trouver l’équilibre entre ces deux dimensions constitue l’un des défis permanents des démocraties.
En droit administratif français, cette exigence de maîtrise de la force publique s’inscrit dans une jurisprudence ancienne. Dès 1933, dans le célèbre arrêt Benjamin, le Conseil d’État a posé le principe selon lequel les autorités de police ne peuvent porter atteinte aux libertés publiques que si les mesures adoptées sont nécessaires, adaptées et proportionnées aux risques de trouble à l’ordre public.
Mais cette question ne concerne pas uniquement l’État. Elle se pose également à l’échelle locale. Les communes sont aujourd’hui de plus en plus sollicitées pour renforcer leurs polices municipales, participer à la sécurité publique ou financer de nouveaux dispositifs.
À l’approche des élections municipales, la sécurité publique s’affirme comme l’un des enjeux majeurs du débat local. Elle est désormais largement présente dans les échanges avec les électeurs et dans les programmes portés par les candidats.
Dans ce contexte, les polices municipales apparaissent de plus en plus comme un instrument privilégié de l’action communale en matière de sécurité. Les programmes électoraux évoquent régulièrement l’augmentation des effectifs, l’extension des missions confiées aux agents ou encore la question sensible de leur armement.
Cette évolution s’inscrit dans une tendance plus large de développement des polices municipales. Selon les données du ministère de l’Intérieur, les effectifs ont ainsi connu une progression significative au cours des dernières années (19 % entre 2020 et 2024). Elle s’accompagne d’une interrogation plus large sur la répartition des responsabilités en matière de sécurité publique. Si l’État demeure titulaire des compétences régaliennes en la matière, les collectivités territoriales sont de plus en plus sollicitées pour participer concrètement aux politiques de sécurité.
J’y revenais récemment dans un autre article 👉 Quand l’État renforce la police municipale… mais transfère les charges aux communes et l’autorité au parquet.
La sécurité publique locale ne repose toutefois pas uniquement sur ces services. Elle s’organise également à travers des instances de coordination associant les différents acteurs concernés.Le Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD) constitue ainsi le cadre de concertation entre les élus, les services de l’État, les forces de sécurité et l’autorité judiciaire (articles D132-7 et suivants du code de la sécurité intérieure).
Dans de nombreux territoires, cette coordination s’exerce désormais à l’échelle intercommunale à travers un Conseil intercommunal de sécurité et de prévention de la délinquance (CISPD), présidé par le président de l’établissement public de coopération intercommunale et réunissant notamment le préfet, le procureur de la République et les maires des communes membres (articles D132-11 et suivants du code de la sécurité intérieure).
Car au-delà des organisations administratives et des débats sur les compétences, une exigence demeure : la force publique ne peut conserver sa légitimité que si elle reste maîtrisée, proportionnée et responsable.
C’est peut-être là que l’expression « gardien de la paix » prend tout son sens : rappeler que la mission première de la police est d’assurer la préservation de l’ordre public, condition même de l’exercice des libertés.
La force publique ne trouve sa légitimité que dans sa maîtrise : c’est tout le sens de la mission de gardien de la paix.

📚 Pour aller plus loin
Politiques du désordre
La police des manifestations en France
de Fabien Jobard et Olivier Fillieule, Seuil, 2020
Une analyse détaillée de l’évolution du maintien de l’ordre en France et des transformations des doctrines policières face aux mobilisations collectives.
